FLASH INFOS

Afrique du Sud: il y a 4 ans disparaissait Nelson Mandela, un homme de paix

Publié le : 05/12/2017Auteur : AFRIKATVCatégorie : Articles - Politique

Tout au long de ces dernières années de vie, il s’est appuyé sur une canne blanche pour avancer vers la mort, sereinement, à petits pas, fragile comme un cristal. Il avait perdu son fils aîné, sa première épouse, l’une de ses petites-filles, ses compagnons de vie et de luttes. «Je n’ai plus d’amis», répétait à quelques confidents cet homme très vieux et vénéré. «Madiba», comme l’appelaient affectueusement ses concitoyens sud-africains, était devenu leur prophète. Et pour une fois, la sensibilité populaire ne se trompait pas: cet homme au sourire irrésistible était véritablement plus grand que les autres.

Car Nelson Mandela, même s’il avait toujours été un familier de la mort, était bien de ces hommes qui comptent pour des millions d’autres, tant leur humanité était hors du commun. Tous ceux qui l’ont rencontré sont sortis de chez lui irradiés par son charisme de chef, et longtemps éclairés par ce regard doux et impérieux à la fois. Dans sa prison, vingt-sept années et cent quatre-vingt-dix jours durant, il n’a été que le matricule 46664, un homme qui ne comptait plus. Le chef de la rébellion des Noirs en Afrique du Sud devait disparaître, moisir. Sa vie, son combat devaient être oubliés, ne plus être qu’un sursis.

Lorsqu’il sort de prison, le 11 février 1990 à 15 heures, il tient l’Afrique et l’Occident dans la paume de sa main. Un seul geste lui suffit. Le voilà qui apparaît, franchissant calmement des réseaux de barbelés entourant la prison Victor Verster, en levant le poing dans son costume élégant. Le monde est fasciné de voir, sur les petits écrans, le prisonnier le plus célèbre de tous, cet homme âgé de 71 ans. Le voilà! Et que fait-il? Il prend un enfant blanc dans ses bras, il le serre contre son cœur. On attendait un révolutionnaire. On découvre un homme de paix.

L’avenir de l’Afrique du Sud, déchirée par tant de haines, est ramené à ce geste simple et tellement difficile: celui du pardon. Mandela, qui avait tant souffert, qui fut si longtemps traité comme un paria, un «cafard», comme le disaient les Blancs les plus extrémistes, efface un demi-siècle de rivalités et de racisme par ce seul baiser donné à un enfant. Les Sud-Africains, profondément religieux, sont bouleversés. Sa grâce touche des centaines de millions d’hommes et de femmes, partout dans le monde. Ils se prennent à rêver d’une fraternité nouvelle, d’un monde réconcilié, plus juste. Ce pardon longuement mûri en prison autorisera Mandela, dix-huit mois plus tard, le 30 juin 1991 au Parlement du Cap, à signer la fin de l’apartheid. Entre 1995 et 1999, il deviendra le président de l’Afrique du Sud, pour un seul mandat, sans chercher à jouer les prolongations.

Son passage à la tête du plus puissant des pays du continent noir et les décisions historiques qu’il y prit ne suffisent en rien à décrire l’aura internationale de ce colosse de la politique. Il n’était pas un dirigeant occidental qui ne pouvait s’abstenir, sitôt élu, de lui rendre visite, de se faire photographier en sa compagnie, de lui chaparder ainsi une molécule de son autorité morale. Mandela symbolisait davantage que ce qu’il avait apporté, de façon éclatante, à son peuple divisé: la réconciliation raciale. Il incarnait l’humanisme supérieur de l’Afrique, son honneur. Il était ce Noir qui forçait le respect de tous. À ce titre, il était le pont entre notre monde de nantis et les millions de pauvres de son continent dont il représentait la dignité. Mandela a métamorphosé le regard de millions de Blancs sur les Africains. Il était le prophète d’une humanité plus éclairée.

Comme tous les hommes politiques, il est le fils de l’histoire de sa nation (1). Cette Afrique du Sud, ce pays de cocagne tellement disputé, il faut brièvement évoquer d’où elle vient pour comprendre l’existence de Mandela. Colonie britannique, elle est d’abord peuplée de protestants hollandais, les Boers, qui parlent un patois de Hollandais, l’afrikaans. À partir du XVIIe siècle, ces solides huguenots (dont beaucoup sont originaires de France) cherchent une terre promise, à l’abri des persécutions. Débarqués au Cap, ils se heurtent aux habitants ancestraux de cette terre. Les combats les plus sanglants sont ceux contre les Zoulous, l’une des deux grandes ethnies sud-africaines, avec les Xhosas (la tribu de Mandela).

Les Britanniques considèrent les Boers comme des rustiques, des sous-hommes, à l’égal des Indiens ou des Noirs. À la fin du XIXe siècle, les Boers se soulèvent contre les Anglais. Ils exigent que l’on respecte leurs droits de citoyens. La France de Napoléon III soutient leur cause, leur envoie des renforts. Cette guerre sera abominable: les Anglais raflent plus de 30 000 femmes et enfants, les familles des combattants boers. Ils les font périr dans des camps de concentration, les premiers de l’histoire.

Sur les décombres de cette sanglante défaite, les pasteurs boers réagissent au racisme des Anglais par un autre racisme. Ils promulguent des lois ségrégationnistes, fondées sur une fausse interprétation de l’Ancien Testament qui leur donnerait le droit de dominer les Noirs. Et dont la finalité est d’assurer aux Boers, cette tribu d’Africains blancs, une protection maximum contre toutes les autres races et ethnies du pays.

En 1948, cette ségrégation devient sytématique. C’est la mise en place de l’apartheid, mot afrikaans dérivé du français et signifiant «mise à part». Il est rendu possible par la victoire du parti boer aux élections. Leur premier ministre Verwoerd met en œuvre le cloisonnement de la société sud-africaine. Les mariages interraciaux et les relations sexuelles entre Blancs, Noirs, Indiens et métis. Verwoerd finira assassiné: l’apartheid, en naissant, est déjà condamné.

Nelson Mandela naît le 18 juillet 1918, dans un village du Transkei, Mvezo, à mille kilomètres au sud de Johannesbourg. Il est fils de roi. Son véritable prénom, Rolihlahla, signifie «celui qui crée des problèmes». Il a été mis au monde dans la hutte ronde du kraal de sa mère, troisième épouse du roi Henry. Le xhosa est la langue maternelle, l’enfant est initié et circoncis à l’âge de 16 ans, mais il appartient à la maison secondaire de la famille royale des Thembus. À ce titre, il recevra une éducation classique. Surtout, il s’y familiarisera avec la notion d’ubuntu («la fraternité humaine»), qui sera plus tard inscrite dans la Constitution sud-africaine.

Séducteur

Plus tard, à l’université de Fort Hare, la seule qui accepte des Noirs, Mandela rencontrera Oliver Tambo, le futur chef du Congrès national africain, l’ANC. Nelson Mandela sera renvoyé de l’établissement pour avoir refusé de faire partie du Conseil des élèves et pour avoir fomenté une révolte contre la mauvaise qualité de la nourriture. Mais pas avant d’avoir appris à manier l’un des piliers de la culture des Blancs, le droit. Depuis 1912, l’ANC tente de s’opposer à la suprématie des Blancs. L’organisation se remobilisera en 1948, lorsque les lois de l’apartheid permettront aux Afrikaners de jeter les opposants noirs en prison ou de les contraindre à l’exil.

Mandela s’implique dans l’ANC en 1943. Il a 25 ans. Il est un militant exemplaire, un bel homme mesurant 1,88 m, qui pratique la boxe, comme son idole Joe Louis. Un séducteur aussi. Sa première épouse l’ayant abandonné, il se remarie en 1958 avec l’exubérante fille d’un directeur d’école, Winnie Nom­zano Madikizela. Il se lie à celui qui restera son meilleur ami et son maître à penser: Walter Sisulu, le fils d’un magistrat blanc et d’une Xhosa. Sisulu présente Mandela à un avocat juif de Johannesbourg, Lazar Sidelsky, chez lequel il fera son stage: «Le premier Blanc, dira-t-il, qui m’ait traité comme un être humain.»

Sa réussite, dans cinq cabinets d’avocats appartenant à des Blancs, avant de s’installer avec Oliver Tambo, lui ouvre les portes des restaurants chics où les Noirs sont tolérés. Mandela se fait habiller sur mesure par Alfred Kahn, le tailleur du milliardaire Harry Oppenheimer. Élégance et sport: Mandela s’est trompé de registre. Les Afrikaners ne sont pas «sport» du tout avec les Noirs. À partir de 1957, leurs deux nationalismes entrent en collision. Les indépendances des pays colonisés se dessinent en Afrique de l’Ouest et de l’Est. Les Boers sont bien décidés à conserver le contrôle de leur pays, à écraser l’opposition noire. Au sein même de la communauté africaine, c’est la division: les partisans d’un nationalisme noir exclusif luttent contre Mandela, favorable à une société démocratique et multiraciale. Cette vision demeurera toujours au cœur de son action. Le 8 avril 1960, après des massacres de la police sud-africaine contre des manifestants africains, à Sharpeville, le premier ministre Verwoerd fait interdire les partis nationalistes noirs.

Nelson Mandela se radicalise, lui aussi. Il fait adopter par l’ANC le principe d’une organisation militaire, baptisée «La lance de la nation», dont la tactique irréaliste vise au «renversement du pouvoir blanc par la force et la violence». Pour financer ses plans, Mandela va quémander des fonds en Tanzanie, au Ghana, en Éthiopie, à Londres, en Tunisie, en Égypte et au Maroc. Il est arrêté dès son retour en Afrique du Sud, et condamné à cinq années de prison. En 1963, Mandela est rejugé, car on a trouvé dans une ferme de Rivonia des documents le compromettant. Dans le contexte de la guerre froide, l’accusation exhibe des citations de Joseph Staline et du Chinois Liu Shao Chi, recopiées de la main de Mandela. Celui-ci se défend brillamment: le 20 avril 1964, quatre heures durant, il explique qu’il n’a jamais été communiste, qu’il revendique pour ses frères «le droit de vivre»: «J’ai chéri l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle tous les hommes vivraient en harmonie et avec des chances égales, s’exclame-t-il devant la cour. C’est un idéal que j’espère défendre ma vie durant. Mais s’il le faut, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir.»

Le 18 juin 1964, Mandela a presque 46 ans: il est condamné à la prison à vie. D’abord dans des conditions inhumaines, sur l’île de Robben Island. Sa cellule minuscule est éclairée jour et nuit, on lui sert du porridge au petit déjeuner, et sa seule occupation est de casser des cailloux sous un soleil de plomb. En 1982, son régime carcéral se radicalise encore: il est isolé six années durant, à la prison de haute sécurité de Pollsmoor. En 1988, hospitalisé pour une tuberculose, le voici transféré à la prison Victor Verster, juste au nord du Cap. Mais cette fois-ci dans des conditions extrêmement avantageuses! Il dispose d’une piscine privée, d’un grand jardin, d’un bungalow confortable…

«Le vieux crocodile»

De fait, l’armée sud-africaine pousse les politiques à la négociation. Acculée à la défaite en Angola (elle a perdu la suprématie aérienne contre les Cubains), elle se retrouve dans la situation de la France à la fin de la guerre d’Algérie: sa victoire militaire ne mène qu’à une impasse pour le pays, isolé par les embargos. Le pire pour les Afrikaners est l’interdiction qui leur est faite de participer aux tournois internationaux de rugby. Sous la pression des services secrets de l’armée sud-africaine, Mandela est donc préparé à sa libération: il peut recevoir et discuter avec qui il le veut dans son bungalow, pour redécouvrir la réalité de son pays. On lui livre chaque matin la presse du monde entier. Enfin, à la tête de l’Afrique du Sud, le libéral De Klerk remplace le «vieux crocodile», le président Pik Botha. Le 1er février 1990, De Klerk annonce au Parlement qu’il a pris «la décision irrévocable de libérer Mandela sans aucune condition». Les deux hommes recevront le prix Nobel de la paix en 1993.

De son chemin de croix, Mandela aura tiré sa force. Il aimait à citer Invictus, le célèbre poème de William Henley : «Je suis le maître de mon destin ; je suis le capitaine de mon âme.»Il ajoutait, au moment où il s’est retiré de la vie politique, avant de se consacrer tout entier à la lutte contre le sida: «J’ai joué mon rôle et je ne demande qu’à m’effacer dans l’obscurité.» De ce crépuscule lumineux, demeurera sa leçon de vie pour tous les hommes. Cette leçon dit que lorsqu’on ne trahit pas son rêve de dignité et de liberté, on perce les cœurs, on les transmute. «Personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de son passé, ou de sa religion, écrit-il dans son autobiographie (2). Les gens doivent apprendre à haïr, et s’ils peuvent apprendre à haïr, on peut leur enseigner aussi à aimer, car l’amour naît plus naturellement dans le cœur de l’homme que son contraire.»

Envoyer Partager Commenter


Laisser un commentaire

Envoyez nous vos vidéos
Envoyez nous vos vidéos